Démocratie vs Développement

16.08.2012 | Adil Boutda |  eplume.wordpress.com

Democracy and DevelopmentLes hérauts de la démocratie ne cessent de clamer haut et fort : Sans démocratie, point de développement possible !
Difficile à priori, de les contredire, quand les chiffres (RNB, PIB/H, IDH…) parlent d’eux-mêmes, puisqu’au moment où les dictatures, qu’elles soient africaines ou arabes, se tassent toutes en bas des tableaux, les démocraties elles, sont en haut des classements mondiaux !
Cependant, la concomitance des démocraties et des économies développées, ne devrait pas nous dédouaner de deux interrogations majeures :
• De la démocratie, et du développement, quelle est la cause et quel est l’effet ?
• Pour qu’un peuple retrouve la prospérité, un despote éclairé n’est t-il pas plus efficace qu’une démocratie otage des plus démunis ?
Je tenterai de répondre à ces deux interrogations, en imaginant un duel historique entre les régimes autoritaires d’une part, et les démocraties d’autre part, et ce, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

Aux Vème et VI siècle, Athènes la démocrate était flamboyante : tragédies, satires, sciences, gymnases, philosophies, monuments, sculptures, artisanats, commerces, Agora, votes, tribunaux populaires, joutes oratoires, …Ces attributs et tant d’autres, meublaient sa réputation de ville-phare de toute la méditerranée. Elle avait pourtant une rivale du nom de Sparte, son exact contraire : Austère, disciplinée, paysanne, et dirigée par un régime aristocratique et autoritaire, celle-ci n’en tint pas moins la dragée haute, à la « belle Athènes ».
Et le dernier épisode de leur guerre intestine, s’est soldé par une victoire de Sparte, ……avant qu’elles ne soient toutes les deux emportées par un torrent venu du nord, du nom d’Alexandre le grand !

Deuxième station de l’antiquité où l’on peut comparer l’efficience des deux régimes, n’est autre que Rome bien sûr. République Vs Empire : Là encore, et à en juger par les volumes respectifs des conquêtes faites sous le Senat souverain d’une part, et par les empereurs d’autre part, nous ne pouvons que conclure à un décevant match nul ! En effet, et si la république a pu conquérir l’Italie, la Grèce, Carthage, la Gaule, la Turquie occidentale, l’Espagne, et les Balkans, la dictature impériale, inaugurée par le grand César, n’était pas en reste, puisqu’elle a réussi à annexer au vaste domaine romain, des régions entières, telle que le moyen orient, le Maghreb, ou encore l’Europe centrale, et orientale.
Délaissons donc l’antiquité pour aller jeter un coup d’œil sur les premières démocraties modernes de l’histoire : la Grande Bretagne, et la France.
Là encore, nous ne pouvons que constater, le manifeste contraste entre les deux chemins pris par ces deux nations. En effet, l’Angleterre a vu son développement économique, aller de pair avec un processus de démocratisation lent et progressif, inauguré dès le XIII siècle, par la fameuse Magna Carta, jusqu’à l’installation définitive de la première monarchie parlementaire de l’histoire au XVIII siècle, en passant par de nombreuses étapes intermédiaires, convergeant toutes vers une confortation progressive de la souveraineté du peuple (Lord Cromwell en 1653, l’Habeas corpus en 1679, la glorieuse révolution en 1686 …)
En revanche la France a continué à vivre sous une monarchie absolue, jusqu’au brusque avènement de la révolution en 1789. Ce qui n’a pourtant pas empêché son économie, de se développer à un rythme soutenu depuis le XVI siècle, jusqu’à la fin du XVIIIème et devenir même, la seule rivale de l’empire britannique.
Un siècle plus tard, les Etats Unis, et l’Allemagne rattrapent leurs retards, au pas de charge. Et si les américains l’ont fait, en bâtissant parallèlement, un état et des institutions démocratiques, les allemands eux, ont réussi le même exploit économique, sans pour autant se départir, du régime autoritaire des Hohenzollern !

Cette brève revue, montre clairement que parmi ces pays, d’aucuns ce sont développés sans se démocratiser, d’autres ont mené de pair, émancipation politique et progrès économique. Mais aucun d’eux n’a vu sa souveraineté passer aux mains du peuple, avant d’opérer sa mue économique.

Si nous quittons les contrées occidentales pour aller s’enquérir des interactions entre démocratie et développement, en extrême orient, nous serons obligé de reconnaître l’indépendance de la dynamique économique, par rapport aux mutations politiques :
Le Japon, la Corée du sud, Taïwan, et la Malaisie ont tous emprunté, sous l’égide de gouvernements autoritaires, des chemins étonnement semblables, et qui les ont fait passer, en moins de trois décennies, d’un sous développement criard, à un niveau de vie très élevé. Ainsi, et à titre d’exemple, la Corée du sud, et dans le cadre, d’abord, d’une dictature militaire implacable, a vu son PIB/habitant, passer de 260$ en 1960, à 26 000$ en 2007 !!

Cependant, et de la même manière qu’elle nous démontre l’absence de causalité entre progrès économique, et évolution démocratique, l’histoire de tous ces pays, nous apprend aussi que la souveraineté populaire, finit toujours par rattraper son retard!
En effet, les gouvernants allemands et japonais, ont été obligés, dès la fin du XIXème siècle, et suite à leurs « miracles économiques », d’élargir les pouvoirs de leurs parlements respectifs. Et à l’instar du dernier général coréen cédant le pouvoir à un président civil en 1993, les partis uniques au pouvoir, le Kouo-Min-Tang taïwanais et l’UMNO malais, ont été eux aussi obligés d’accepter leurs défaites aux élections, en 2003 pour le malais obligeant le bâtisseur de la Malaisie moderne Dr Mahatir à céder la place à son successeur, et en 1995 pour le taïwanais, obligeant les fondateurs de la république démocratique de chine, à transmettre le pouvoir exécutif à leur ancienne opposition.

A l’issue de ce tour d’horizon, les réponses à nos deux interrogations paraissent presque évidentes : D’une part, la démocratie serait la conséquence, et non la cause du développement économique, et d’autre part, les despotes éclairés sont souvent efficaces.
Et en plus de leurs concordances avec les faits historiques susmentionnés, ces deux conclusions semblent objectives :
En effet, et pour mettre en branle, une économie sous-développée, un chef d’état doit être pragmatique, et prendre souvent des décisions impopulaires. Ainsi une réforme agraire, passe par le remembrement des terrains, qui ne peut se faire sans casser les modes d’exploitation communautaires. Autre exemple, la constitution d’un tissu industriel, ne peut se faire sans un développement simultané des capitaux privés, souvent au détriment du « peuple ouvrier» : Nombre d’heures travaillées par semaine déplafonné, S.M.I.C et couverture sociale ignorés, syndicats dociles ….etc.
Avoir les coudées franches, grâce à un régime autoritaire, permettrait donc de prendre et d’appliquer, les décisions qui seraient dans l’intérêt général du pays, même si c’est à l’encontre des attentes immédiates du peuple.
Cependant, et paradoxalement, les régimes autoritaires sont souvent victimes de leurs propres réussites. Ainsi le développement économique donne naissance à une classe moyenne, éduquée et relativement aisée, ouverte sur le monde, et sur ses valeurs universelles tel que les libertés individuelles, et la démocratie.
Cette classe intermédiaire, finit toujours par créer ses propres instruments de contestation et d’opposition, jusqu’à obtenir gain de cause, et arracher un meilleur partage des pouvoirs, ainsi qu’une meilleure répartition des richesses.
Par ailleurs, et si la démocratie est d’abord un bien immatériel, permettant aux nouveaux citoyens de recouvrer leurs dignités et leurs libertés, celle-ci n’en demeure pas moins un excellent outil de gouvernance. En effet, les pays émergents finissent par avoir une économie de plus en plus complexe, dans laquelle, les régimes centraux sont incapables de prévenir les formes multiples de corruption, de népotisme, et d’abus de pouvoir. Seule la démocratie, basée sur des élections et des représentations locales et nationales, permet aux peuples instruits et informés, et donc difficilement manipulables, de contrôler et sanctionner les exécutifs et leurs éventuelles dérives.

Un progrès économique, précédant et préparant la démocratisation, qui agit à son tour, comme un antidote aux inévitables dérives des dictatures invétérées. Voilà donc l’intitulé du modèle de développement qui rend compte de la majeure partie des expériences réussies, aussi bien en occident, qu’en extrême orient.

Et à l’aune de ce modèle, nous serions tentés de regretter l’avènement précoce des démocraties en Tunisie, et en Egypte. Car comment est-ce que leurs nouveaux gouvernements pourraient-t-il résister à la pression populaire, celle là même qui les a propulsés au pouvoir ? Comment pourraient-t-il éviter les concessions sociales : Hausse des salaires pour contrer l’inflation des prix, embauches de nouveaux fonctionnaires afin de faire baisser le chômage, subventions accrues des aliments de base……etc.

Seul l’avenir nous dira si ces premiers gouvernements « post-révolution », pourront transcender la dichotomie, entre exigence de compétitivité économique d’une part, et nécessite de satisfaire les besoins sociaux d’autre part.
L’équation en tout cas, n’est point insoluble, et d’autres pays sont entrain de réussir ce rare alliage, entre une démocratie déjà installée, et un développement effréné, tel que l’Inde et le Brésil. Pourquoi pas donc la Tunisie et l’Egypte !

 

 

 

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